Le personnel de la Fondation et de l'Hôpital de Panzi se souvient de la Coupe du monde qui a traversé les frontières de la guerre
La participation des Léopards de la RDC à la Coupe du monde 2026 n'a pas seulement marqué l'histoire du football congolais. Elle a offert au monde une image rare : celle d'un peuple qui, malgré les épreuves, se tient debout, uni derrière son drapeau. Pendant plusieurs semaines, des millions de Congolais ont vibré au rythme des matchs. Dans les rues de Kinshasa comme dans les ruelles de Goma, de Bukavu, de Bunagana, de Beni, les mêmes cris de joie, les mêmes chants, la même ferveur. Pour la première fois, les Léopards de la République Démocratique du Congo foulaient la scène mondiale après 52 ans d'absence, et avec eux, tout un pays retenait son souffle.
À la Fondation et à l'Hôpital de Panzi, où le travail quotidien rappelle la dureté des réalités douloureuses dans l'Est du pays, cette aventure sportive a pris une résonance particulière. Nos collègues, soignants, accompagnateurs psychosociaux, agents de terrain, ont vécu ces moments avec une intensité qui en dit long sur la force du sentiment national. Vira résume cette émotion collective avec justesse: la participation des Léopards à ce Mondial a été «en quelque sorte un pansement à la blessure causée par la honte que nous infligent la guerre et la sous-estimation de notre personnalité humaine».
Mais derrière la fierté, d'autres voix se sont élevées, plus nuancées, traversées par la douleur de l'actualité.
Thérésita le dit sans détour :« Le mondial est comme tout match de football, un loisir dont ne pourrait bien jouir qu'une personne libre, en paix, rassasiée, qui parvient à satisfaire ses besoins primaires dans sa quiétude. Le monde entier est aujourd'hui très mobilisé pour ce mondial. Pourquoi ne se mobiliserait-il pas pour ces milliers de Congolais dans l'Est, au Nord et au Sud-Kivu, vivant sous domination comme des esclaves, prisonniers chez eux sans paix, sans emploi, sans banque, sans aéroport, séquestrés ? Si j'étais un joueur congolais, je ne pourrais pas jouer ces matchs, car le même jour où la famille est endeuillée, son fils ne saurait pointer un ballon au fond d'un filet. La guerre au Congo, précisément à l'Est, et l'épidémie d'Ebola dans un monde humanitaire devraient faire l'objet d'une grande mobilisation. Le monde entier qui se mobilise pour le mondial pourrait se mobiliser deux fois plus pour la vie de ces milliers de Congolais de l'Est en détresse. Je ne saurais écrire ma désolation face au mutisme mondial en rapport avec ce désastre. »
Vermis prolonge cet appel avec une conviction qui résonne comme un manifeste : « Dans un pays meurtri par la guerre, les épidémies et la fermeture des frontières, là où la diplomatie internationale cherche encore ses marques, des Congolais autour d'un ballon ont réussi l'impensable : faire taire les armes pour offrir un instant de joie pure à tout un peuple. Cette trêve éphémère sur les lignes de front prouve une vérité absolue : les barrières tombent dès qu'on le décide. Si la volonté de célébrer ensemble a été plus forte que la guerre, la volonté de protéger les civils et de laisser passer l'aide humanitaire doit l'être tout autant."
« La paix n'est pas un miracle, c'est une décision. Faites taire les armes. La joie est contagieuse, elle est la véritable locomotive du développement.» – Vermis
Au-delà des résultats sportifs, la Coupe du monde 2026 a révélé un autre visage de la RDC : celui d’une nation résiliente, passionnée, capable de se rassembler autour d'un idéal commun. Mais elle a aussi ravivé une interrogation légitime qui ne peut rester sans réponse : pourquoi l'attention et la mobilisation que le monde accorde à un événement sportif ne sont-elles pas accordées, avec la même intensité, aux vies menacées par la guerre et l'indifférence ?
Pour la Fondation et l'Hôpital de Panzi, cette aventure renforce une conviction profonde : la dignité d'un peuple ne se mesure pas seulement à ses victoires, mais à sa capacité à rester debout, à espérer et à exiger justice, même dans les contextes les plus éprouvants. Et si un ballon peut faire taire les armes, ne serait-ce qu'un instant, alors tout devient possible. À condition que le monde accepte de regarder au-delà du terrain.