Déclaration sur les massacres récurrents dans les provinces soumises à l'état de siège et les consultations de Nairobi

La détérioration de la situation sécuritaire et ses conséquences humanitaires dramatiques dans les provinces congolaises en conflit et en état de siège sont extrêmement préoccupantes et ne peuvent perdurer. 

Les derniers massacres qui ont coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes à Mongwalu le dimanche 8 mai et dans le camp de déplacés de Lodda près de Fataki le lundi 9 mai 2022, dans le territoire de Djugu en Ituri sont insupportables et démontrent une fois de plus que la stratégie militaire soutenue par le gouvernement congolais depuis un an est incapable de protéger les civils et d'empêcher la répétition des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

En effet, c'est avec intérêt que nous avons suivi le rapport critique de la Commission de défense et de sécurité de l'Assemblée nationale sur l'état de siège en septembre 2021, et c'est avec horreur que nous avons pris connaissance des récentes données recueillies par le Baromètre de sécurité du Kivu, qui établissent que plus de 2 500 civils ont été tués dans les provinces de l'Ituri et du Nord-Kivu entre avril 2021 et avril 2022. C'est presque le double du nombre de meurtres documentés l'année précédente, avant la décision du 6 mai 2021 de déclarer l'état de siège. 

La multiplication des violations des droits de l'homme, le nombre croissant de victimes parmi la population civile, l'extension des zones d'instabilité et le regain de dynamisme de certains groupes armés comme le M23 depuis l'entrée en vigueur de l'état de siège, censé renforcer la protection des civils, neutraliser les groupes armés et pacifier les provinces meurtries, doivent amener les autorités congolaises à revoir d'urgence leur gouvernance sécuritaire et leur diplomatie régionale.

C'est dans ce contexte que nous saluons l'intention du Président Félix Tshisekedi d'établir un plan pour mettre fin à l'état de siège. En effet, cette mesure exceptionnelle, qui restreint les droits et libertés fondamentaux, a déjà été prolongée à de nombreuses reprises par le Parlement, et ne devrait pas pouvoir perdurer alors que l'insécurité est grandissante dans les deux provinces concernées et que son impact sur la protection des civils est négatif. Cet échec doit être reconnu sans plus tarder.

Par ailleurs, nous tenons également à exprimer notre préoccupation quant au processus de consultation politique initié à Nairobi entre les autorités congolaises, les Etats de la région et une série de groupes armés. En effet, le projet annoncé de constituer une nouvelle force régionale composée d'Etats de la région largement responsables des activités de déstabilisation en République démocratique du Congo (RDC), des cycles récurrents de violence, de l'exploitation et du commerce illégal des ressources naturelles de notre pays depuis plus de 25 ans, risque d'aggraver et de prolonger l'instabilité et l'insécurité.

Les autorités congolaises et la communauté internationale ne peuvent plus soutenir les stratégies de pompiers-pyromanes visant à entretenir le chaos organisé, les violations répétées de notre souveraineté et les atteintes quasi permanentes à l'intégrité territoriale de notre pays par des forces armées étrangères ou par des groupes armés soutenus par des Etats voisins, violations graves du droit international qu'aucune nation indépendante ne peut tolérer.

Ainsi, nous renouvelons notre plaidoyer pour une réforme profonde du secteur de la sécurité et une réorganisation sérieuse de nos forces de sécurité et de défense, préalable indispensable à tout effort de sécurisation de notre pays et de sa population. Cette réforme est inscrite dans la résolution 2612 du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui établit le mandat actuel de la MONUSCO et de sa Brigade d'Intervention. Il s'agit également d'utiliser pleinement le potentiel de la résolution 2612, qui prévoit au chapitre VII de la Charte une planification et une coopération renforcées entre les Casques bleus et les forces de sécurité et de défense congolaises, afin de mener des opérations conjointes plus efficaces et de prendre toutes les mesures nécessaires pour éliminer la menace que représentent les groupes armés congolais et étrangers et pour endiguer le climat d'insécurité qui prévaut encore dans l'Est de la RDC.

L'importance de mobiliser une réelle volonté politique pour mettre en œuvre des réformes institutionnelles dans le secteur de la sécurité sera non seulement essentielle pour consolider la construction d'un État de droit fort qui protège les libertés fondamentales, mais aussi pour mener à bien un processus de justice transitionnelle visant à achever la transition d'une longue période de guerre à la paix, et d'un régime prédateur et autoritaire à la démocratie.

En effet, alors que les diverses tentatives de trouver une solution politique et militaire au cours des dernières décennies ont toutes échoué à stabiliser le pays et à protéger les civils, le moment est venu de dire la vérité et le droit, et de donner la priorité à la justice et à la responsabilité pour les auteurs présumés des crimes les plus graves commis en RDC depuis plus d'un quart de siècle dans la stratégie des Nations unies pour la consolidation de la paix, la prévention et la résolution des conflits dans la région des Grands Lacs, et de placer l'utilisation de tous les mécanismes de justice transitionnelle, tant judiciaires que non judiciaires, au cœur du mandat et de la stratégie de sortie de la MONUSCO.

Dr. Denis Mukwege

Prix Nobel de la paix 2018

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